L’obésité est souvent abordée comme un problème de calories, de volonté ou de mode de vie. Pourtant, pour de nombreuses personnes, le surpoids s’ancre dans une histoire plus ancienne et plus profonde : celle d’expériences traumatiques vécues dans l’enfance. Les travaux du psychiatre Bessel van der Kolk, notamment dans Le corps n’oublie rien, et l’étude ACE (Adverse Childhood Experiences) de Vincent Felitti et Robert Anda, ont profondément transformé cette compréhension. Ils montrent que le traumatisme ne se limite pas à la mémoire autobiographique : il reconfigure le système nerveux, altère la perception des sensations corporelles et peut faire de l’obésité une stratégie de survie, parfois inconsciente.
La découverte de Felitti et l’étude ACE
Dans les années 1980, le Dr Vincent Felitti dirigeait un programme de perte de poids par jeûne total supplémenté à l’hôpital Kaiser Permanente de San Diego. Une patiente, passée de 185 kg à 60 kg, a brutalement repris du poids après qu’un collègue lui a fait un compliment sur son apparence. Ce regard a réveillé le souvenir enfoui d’un viol par son grand-père dans l’enfance. Felitti a alors interrogé d’autres patients en obésité morbide et découvert que la majorité d’entre eux avaient subi des sévices sexuels dans l’enfance.
La naissance de l’étude ACE
Cette observation a donné naissance à l’étude ACE, menée conjointement avec le Centre de contrôle et de prévention des maladies. Près de 10 000 patients ont répondu à un questionnaire portant sur dix catégories d’expériences négatives de l’enfance : abus physiques, sexuels ou émotionnels, négligence, violence domestique, addiction parentale, maladie mentale parentale, incarcération d’un parent, etc. Les résultats ont révélé une relation dose-réponse claire : plus le score ACE est élevé, plus le risque d’obésité sévère, de diabète, de maladies cardiovasculaires, de dépression et d’addictions augmente. Une personne avec un score de 4 expériences négatives ou plus présente un risque nettement plus élevé d’obésité que celle sans expérience adverse.
Felitti insiste sur un point crucial : l’obésité, présentée comme un problème de santé, peut constituer une solution pour de nombreuses personnes. Elle est vécue comme une carapace protectrice, rendant invisible ou atténuant le sentiment de vulnérabilité. Traiter uniquement le poids sans s’intéresser à la fonction protectrice qu’il remplit risque d’échouer, voire d’aggraver la souffrance.
Style d’attachement et risques comportementaux associés
Les recherches en psychologie de l’attachement ont identifié trois styles d’attachement principaux chez le nourrisson : sécure, évitant et anxieux. Environ 15 % des enfants développent un attachement désorganisé, fréquemment lié à des relations maternelles hostiles ou incohérentes. La qualité du lien établi avec la figure d’attachement primaire — généralement la mère — détermine le sentiment de sécurité dans les relations affectives à l’âge adulte. De plus, l’exposition précoce à des carences émotionnelles, avant même l’acquisition du langage, explique en partie pourquoi il reste si difficile aux personnes présentant un style d’attachement insécurisé de mettre des mots sur leur malaise intérieur.
À l’âge adulte, ces personnes manifestent régulièrement :
- Un sentiment de soi instable et fragile
- Des comportements à risque ou autodestructeurs
- Des colères disproportionnées ou immotivées
- Des idéations suicidaires récurrentes
Contre toute attente, l’absence d’accordage émotionnel maternel s’est révélée être le prédicteur le plus puissant d’instabilité émotionnelle adulte, surpassant même l’impact de l’hostilité directe.
Le traumatisme réorganise le corps et le cerveau
Bessel van der Kolk décrit comment le traumatisme ne se contente pas de laisser des souvenirs douloureux : il transforme la manière dont le cerveau et le corps gèrent les perceptions. « Le traumatisme réorganise fondamentalement la manière dont l’esprit et le cerveau gèrent les perceptions. Il ne modifie pas seulement notre façon de penser et ce que nous pensons, mais notre capacité même à penser. »
Les apports de l’imagerie cérébrale
Les techniques d’imagerie cérébrale des années 1990 ont montré, chez des personnes en flash-back, une inhibition de l’aire de Broca — empêchant la verbalisation — et une activation du lobe occipital — enregistrant intensément les images —, comme si l’événement se reproduisait. L’hémisphère gauche, responsable de la mise en récit logique, se désactive, tandis que le corps, lui, reste en état d’alerte permanent. Cette hypervigilance peut favoriser des maladies chroniques : fibromyalgie, fatigue chronique, maladies auto-immunes, et contribuer à des déséquilibres métaboliques.
Le système nerveux autonome et la théorie poly-vagale
Le système nerveux autonome, décrit à travers la théorie poly-vagale, joue un rôle central. Face à une menace insurmontable, le complexe vagal dorsal peut provoquer un effondrement, une dissociation, une perte de contact avec soi-même. Chez l’enfant, ces réactions s’inscrivent durablement. Le cerveau se spécialise dans la gestion de la peur et de l’abandon plutôt que dans l’exploration et la coopération.
Tableau 1. – Les trois niveaux de réponse face à la menace liés à la structure du nerf vague
| Niveau | État | Caractéristiques |
|---|---|---|
| Complexe vagal ventral | Calme et détente | Engagement social possible |
| Système nerveux sympathique | Lutte ou fuite | Mobilisation musculaire |
| Complexe vagal dorsal | Effondrement | Métabolisme ralenti, perte de contact |
Dans l’état d’effondrement (complexe vagal dorsal), le cœur ralentit et la respiration devient superficielle. Cette sidération explique pourquoi l’alimentation peut devenir une tentative de régulation émotionnelle — le corps cherchant à combler un vide sensoriel profond.
La dissociation et les troubles du comportement alimentaire
Selon Bessel van der Kolk, spécialiste reconnu des traumatismes, la dissociation constitue « l’essence même du traumatisme psychologique ». L’expérience traumatique fragmente le vécu intérieur : émotions, sensations physiques, images mentales et pensées fonctionnent de manière déconnectée les unes des autres.
L’alexithymie
Parmi les manifestations les plus fréquentes de cette fragmentation figure l’alexithymie, c’est-à-dire l’incapacité chronique à identifier et verbaliser ses propres émotions. Les personnes ayant vécu un traumatisme éprouvent souvent des difficultés à reconnaître les signaux corporels fondamentaux : faim, satiété, fatigue. L’alexithymie peut conduire à confondre l’anxiété et l’appétit, ou à utiliser l’alimentation comme moyen d’étouffer des sensations internes perçues comme insupportables.
La phobie intéroceptive : une défense contre le corps
Van der Kolk met en lumière un phénomène central chez les personnes traumatisées : elles vivent leur propre corps comme un lieu permanent de danger. Le passé traumatique persiste sous forme de malaise physique continu. En réponse, ces individus développent une expertise dans l’ignorance volontaire des signaux internes.
La phobie intéroceptive — soit la peur intense des sensations corporelles — entretient un cercle vicieux difficile à briser. Les données cliniques révèlent que 75 % des patients souffrant d’anorexie mentale et plus de 50 % des patients répondant aux critères de boulimie ont des difficultés à décrire leurs émotions.
Par ailleurs, rappelons que l’obésité peut parfois fonctionner comme un mécanisme de protection : un corps plus volumineux peut servir de bouclier contre les regards ou les contacts non désirés, tout en atténuant le sentiment d’être « trop visible ».
Impact de la perte de sensibilité intéroceptive
L’altération de la sensibilité intéroceptive ou conscience subtile des états internes du corps affecte profondément le sentiment d’agentivité, c’est-à-dire la capacité à se percevoir comme acteur de sa propre vie. Sans cette connexion aux sensations et émotions traversant le corps, l’individu devient dépendant de régulations externes : médicaments, nourriture ou soumission aux désirs d’autrui.
Fort heureusement, des approches thérapeutiques existent pour restaurer ce dialogue intérieur. Par exemple, la méditation de pleine conscience et les thérapies somatiques proposent des voies concrètes pour reconnecter progressivement le corps et l’esprit, la personne retrouvant ainsi une meilleure maîtrise de soi.
L’obésité comme stratégie de survie
Dans de nombreux témoignages recueillis par Felitti, l’obésité apparaît comme une protection. Une femme a déclaré : « Le surpoids, c’est être négligé, et c’est ce dont j’ai besoin. » Après un viol ou des abus répétés, prendre du poids peut rendre le corps moins « attractif » aux yeux d’agresseurs potentiels, ou créer une distance physique et symbolique. Le poids devient alors un moyen de reprise de contrôle, même s’il entraîne d’autres souffrances.
Les mécanismes biologiques en jeu
Les mécanismes biologiques renforcent ce lien. Le stress chronique active durablement l’axe hypothalamus-hypophyse-glandes surrénales, augmente le cortisol, favorise le stockage de graisse abdominale et perturbe la régulation de l’appétit. Des modifications épigénétiques, observées dans des études animales et humaines, montrent que les expériences précoces influencent l’expression des gènes liés au stress et au métabolisme.
Vers une approche thérapeutique globale
Van der Kolk insiste : les médicaments peuvent temporairement atténuer les symptômes, mais ils ne traitent pas les difficultés sous-jacentes. Une thérapie efficace doit ancrer la personne dans le présent, reconnecter les sensations corporelles et permettre d’intégrer les fragments dissociés dans un récit cohérent.
Différentes approches à combiner
Les approches « de bas en haut » (respiration, mouvement, rythme, yoga, danse, médiation animale) calment le système nerveux. Les approches « de haut en bas » (narration, EMDR, thérapie du système familial intérieur) aident à donner du sens.
L’objectif n’est pas seulement de perdre du poids, mais de restaurer la capacité à ressentir la sécurité dans son corps, à reconnaître ses besoins et à cultiver des relations de confiance. Comme le souligne van der Kolk, « l’autorégulation repose sur l’entretien d’une relation amicale avec son corps ». Sans elle, on reste dépendant de régulations externes.
Fonctions d’une approche globale
- Réactiver la capacité à refléter les autres et à être reflété sans danger
- Cultiver une relation amicale avec son corps par l’écoute intéroceptive
- Recréer des liens sociaux — les enfants qui se sentent protégés ont moins besoin de compenser par des conduites addictives
- Reconnaître que l’environnement social et économique dicte souvent les chances de mener une vie saine plus que la génétique
Cinq questions fondamentales qui ouvrent la voie
- Qu’est que j’essaie de supporter ?
- Comment est-ce que j’arrive à me calmer ?
- Suis-je à l’écoute de mon corps ?
- Qui me connaît, m’aime vraiment et se soucie de moi ?
- Comment peut-on m’aider à me sentir maître de mon sort ?
Conclusion
Le lien entre traumatisme infantile et obésité n’est ni une excuse ni une fatalité. C’est une invitation à regarder autrement. L’étude ACE et les travaux de van der Kolk montrent que le corps conserve la trace des expériences non digérées. Traiter l’obésité sans s’intéresser à l’histoire qui l’a rendue possible revient souvent à traiter le symptôme tout en ignorant la solution qu’il représente pour la personne. Une prise en charge respectueuse, pluridisciplinaire, qui allie accompagnement médical, approches somatiques et travail psychologique, offre de meilleures chances de guérison durable. Le corps n’oublie rien, mais il peut aussi apprendre à se sentir enfin en sécurité.
Références
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Felitti, V. J., et al. (1998). Relationship of Childhood Abuse and Household Dysfunction to Many of the Leading Causes of Death in Adults: The Adverse Childhood Experiences (ACE) Study. American Journal of Preventive Medicine, 14, 245-258. https://doi.org/10.1016/s0749-3797(98)00017-8.
Hemmingsson, E., Johansson, K. and Reynisdottir, S. (2014), Childhood abuse and adult obesity. Obesity Reviews, 15, 882-893. https://doi.org/10.1111/obr.12216.
Van der Kolk, B. (2018). Le corps n’oublie rien. Le cerveau, l’esprit, le corps dans la guérison du traumatisme. Albin Michel.
Williamson, D. F., et al. Body weight and obesity in adults and self-reported abuse in childhood. International Journal of Obesity, 26, 1075–1082 (2002). https://doi.org/10.1038/sj.ijo.0802038.



